Faire sentir, donner à voir, donner à entendre… au lieu de tout montrer. Eviter le descriptif.
Parler d’une grange vue par un paysan, son propriétaire… ne pas dire de qui il s’agit et la racontée comme si elle était ravagée par les flammes ou par la tempête. //
Il fallait tourner la page, laisser derrière moi ce morceau de ma vie, me libérer de cette entrave qui me cloue dans mon passé. Craquer l’allumette pour que dans un feu de joie soient détruits les vestiges pourrissants d’un passé qui obstrue mon futur.
Sous mes yeux, ma grange, mon refuge, ma passion, ma vie partent en fumée.
Je me souviens de ce jour de mes trois ans où j’ai découvert ce veau nouveau-né, ces grands yeux étonnés, son museau tout mouillé de lait. Je me suis couché entre ses pattes, il faisait chaud. Il m’a regardé étonné, il a frissonné, et d’un grand coup de langue sur mes cuisses dodues, m’a adopté. Je me suis endormi. Au milieu de la nuit des hurlements nous ont réveillés, une agitation comme celle qu’il y a en ce moment pour tenter de contraindre la fureur des flammes. Mais ce jour-là, beaucoup d’angoisse, mes parents affolés me cherchaient. Ce jour-là je me souviens avoir ressenti l’amour pour la première fois. Sous leur carapace rugueuse , il y avait la chaleur d’un foyer.
Ce foyer qui m’a tellement pesé adolescent. Combien de coups de poing ont encaissés ces poutres massives, combien de coup de fourches rageurs ont supportés ces bottes de pailles, combien de hurlements de rage ont raisonné dans ces murs. Jusqu’à ce qu’à nouveau je découvre la chaleur de l’amour. Amélie. Nous nous sommes embrassés ici. Ce jour-là aussi, toute la grange a brûlé d’un feu dévorant. Je me demande d’ailleurs par quel miracle elle ne s’est pas embrasée avec nous.
Et toutes ces années qui ont suivi après des journées harassantes mais vaines, incapables de produire ce qui pourraient nous permettre au moins de survivre, nulle part ailleurs que dans cette grange je ne pouvais retrouver l’apaisement.
Cette nuit, tout est fini. Ma grange n’est plus là, ma vie recommence. Sans attache, sans souvenir. Amélie aussi tu es partie. De la cendre rejaillira ma prochaine vie. Je sens mon cœur qui bat. Je suis donc là, allons-y.
La même grange, vue par un homme ou une femme dont les désirs amoureux viennent d’être comblés.
La déclaration
Amélie. Voilà, tu connais mon secret, ma meilleure amie, ma grange. Elle, et moi. Ma jumelle, ma folie, ta rivale.
Je t’aime tellement Amélie, depuis si longtemps. Aujourd’hui, j’étais prêt, je pouvais vous présenter. Il faudra que tu l’aimes ma grange Amélie, aussi fort que je t’aime. De cet amour qui m’envahit quand je te regarde. Pour toi comme pour moi, elle sera notre confidente. Elle abritera nos ivresses, nos tendresses, nos doutes et nos chagrins. Elle sera pour notre amour l’abri doux et accueillant de nos désirs.
Indestructible, elle sera encore là à la tombée de nos vies, lorsque tout sera presque fini. Elle nous racontera la famille que nous aurons construite, nos enfants qui auront grandi et seront partis, nos récoltes qui nous aurons nourries et ce troupeau qui aura envahi nos jours et nos nuits.
Amélie, cette grange, c’est mon berceau, mon chemin, ma source de vie. Et je suis heureux de la faire tienne aujourd’hui.
Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs