L. des Herbiers

vies minusculesJe me souviens de cette soirée que nous avions passée tous les deux dans ma chambre de bonne. Un plat de spaghettis, de la sauce tomate et une bouteille de vin bon marché nous avaient accompagnés jusqu’au milieu de la nuit, pendant ces longues heures où nous avions partagé, à voix vibrantes d’émotions, nos grandes ambitions de comédiens.

Tu avais découvert ce que tu appelais ta vocation en faisant bénévolement de la figuration au spectacle vivant du Puy du Fou. Après plusieurs années à consacrer des journées entières à monter, démonter, réparer les décors pour pouvoir vivre quelques minutes chaque soir sous les projecteurs, tu avais enfin réussi à décrocher deux répliques. Combien de fois, silencieusement, l’avais tu béni ton rival qui avait eu la malchance d’être aphone pour la dernière représentation. Ce soir-là, tu as ressenti tellement de joie que tu as cru que ton cœur allait exploser. Et tu as pris ta décision. Tu serais acteur. Les planches de la comédie française n’attendaient plus que toi, et toute la cité serait bientôt fière de l’enfant de la tour qui avait réussi en montant à la grande Capitale.

Nous nous sommes connus aux cours Florent. Tu étais grand, trop grand, tu éprouvais toujours le besoin de te courber pour mieux nous écouter ou pour te sentir moins encombrant peut-être. Tes beaux cheveux bouclés, un peu longs, encadraient ton visage, ton large sourire, tes grands yeux clairs et ta voix douce te donnaient un air de pierrot ; tes talents de chanteur et d’amuseur t’assuraient d’emblée de bons atouts pour faire carrière mais tu osais à peine t’en servir tant ta grande décision te paraissait ridicule face à la férocité de la foule des candidats à la célébrité.

Que s’est-il passé ? Je ne sais pas. Tu es monté à Paris sans le moindre centime. Tu ne pouvais compter que sur toi pour assumer une décision que ta famille qui ne connaissait que la galère, ne pouvait absolument pas comprendre. Pour payer tes cours, tu es allé de petits boulots en petits boulots, crevants, mal payés, mais ça ne comptait pas. Tu as rencontré beaucoup de monde, peu te comprenaient. C’est vrai, tu étais un peu naïf, ton rêve était complètement fou, mais pourquoi pas après tout ? Et de services de nuit en bons plans récup, tu traçais ton chemin.

Alors, comment insidieusement, le doute s’est installé en toi ? Comment as-tu fini par te dire que la gloire ce n’était pas pour toi ? Que s’est –il passé pour que tu baisses les bras, que tu abandonnes, que tu renonces à te battre pour décrocher le rôle que ta présence solaire méritait, celui qui t’aurait fait sortir de l’obscurité, qui aurait apporter la revanche sociale que toute ta cage d’escalier attendait ?

Je ne sais pas. Quand je t’ai vu tout à l’heure et que tu m’as raconté à quel point tu étais heureux, je ne t’ai pas cru. Caché dans ce costume de Mickey à Marne-la-Vallée, dansant dans la parade, te laissant bousculer par des hordes d’enfants et jour après jour recommencer. Tu te sens bien me disais-tu, tu rends heureux petits et grands, ils t’attendent, ils te courent après, ils applaudissent, ils en veulent, encore et encore…

Mais où es-tu toi ? Qu’est devenu ton magnifique talent d’orateur, ta beauté lumineuse, ta spontanéité débordante ? Réduits à néant dans le corps de cette souris ?

Je suis tellement triste. Depuis notre café tout à l’heure, je pleure, je ne veux plus jamais te voir. Je ne veux pas de ton bonheur, il me glace le sang autant que ton renoncement. Je pleure sur nos illusions perdues, je pleure sur nos minuscules vies.

 

Et la consigne était : A partir du principe de l’œuvre de Pierre Michon « Vies minuscules » où il pénètre les vies de ses ancêtres, anodines, infimes, parcellaires : minuscules, choisir une personne et la ré-inventer à partir de quelque chose qu’on a vécu, saisir un anecdote, un objet qui parle d’elle, un détail, un souvenir qui nous relie à elle, qui vont nous permettre d’aller à la rencontre de cet autre.

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs