Un portrait – Une histoire – @JR

JR
Photographe @JR. Grâce à la technique du collage photographique, il expose librement sur les murs du monde entier, attirant ainsi l’attention de ceux qui ne fréquentent pas les musées habituellement. Reporters sans frontières

Lui. Vue d’un extérieur.

Il est là. Immense. 4 ou 5 ou peut-être même 6 hauteurs d’homme. Un visage. Il vous regarde droit dans les yeux. Il n’a pas peur. Il sonde l’immensité du monde répandue devant lui. Sa main contre sa joue l’empêche de vaciller face au désastre étalé sous ses yeux. Il a vécu longtemps. Ou pas tant que ça. Les rides de son visage révèlent les années furieuses qui l’ont traversé. Ses cheveux très courts soulignent sa recherche d’essentiel. Sa bouche est fermée. Pour écouter. Concentré. Une invitation à la confidence. « Je suis là » semble-t-il dire. « Viens t’asseoir et te reposer un moment au creux de mon oreille ». Il se tient prêt. Prêt à tout.

Et la consigne était : Faire le portrait du personnage à quelqu’un qui ne le voit pas pour lui permettre de se le représenter.

 

Lui. Vu de son intérieur.

Je m’appelle Caïdo. Je suis un homme de la Grande Forêt. Je m’appelle Caïdo parce que je suis tombé du ciel, juste à la sortie de la Grande Forêt. J’étais tout petit quand c’est arrivé. Peut-être deux ans, je ne sais pas. Les hommes du village me l’ont raconté bien des fois.

Un matin j’étais là, planté à l’entrée de ce village installé à l’orée de la forêt. Tout petit, laissant derrière moi les arbres géants. Je ne parlais pas. J’avançais. Un pas. Un autre. Un pas, un autre. Personne n’a jamais su ni qui j’étais, ni comment j’étais arrivé là. C’est encore pour moi aujourd’hui une question qui hante ma vie. Me suis-je perdu ? M’a-t-on abandonné ? D’où est-ce que je viens ? De qui suis-je la descendance ? Qu’ai-je vécu avant d’arriver dans ce village ?

Le chef du village m’a recueilli. « Tu seras Caïdo » m’a-t-il dit. J’ai grandi au milieu de ce clan, sauvage et mutique, me réfugiant dans la forêt amazonienne pour écouter sa respiration, cherchant mes origines, appelant mes ancêtres. Plus je grandissais, plus mes absences se prolongeaient. Adolescent, je passais des nuits entières recroquevillés au pied d’arbres millénaires, lové entre leurs racines. Entendre la forêt pousser, trembler sous le frisson des branches, m’enivrer de la sève chaude et sucrée qui les irrigue, grouiller de la présence de mille bestioles, hurler sous la torture des bulldozers qui ont déclaré la guerre.

En les écoutant, au fil des années, j’ai appris à parler. Je continuais pourtant à me taire.

Parler ? Pour quoi faire ? Je les voyais, les hommes du village, se soumettre sans un mot à la dictature de la survie. Aucune parole n’aurait pu les convaincre de lutter. Ils avaient faim. Ils rêvaient d’un avenir.

Au village, j’étais intouchable. Je devais bien être arrivé depuis une quinzaine de cycles de saisons. Après avoir longtemps essayé d’arracher son secret à cette forêt qui m’avait recrachée, j’ai choisi de faire la paix et d’attendre qu’elle accepte de se livrer. Devant elle, chaque matin, je m’asseyais, mes jambes pliées sous moi. Je pleurais. Et parfois, je me levais, j’aidais une femme à porter son fardeau, un enfant à attraper un oiseau, un vieillard à rentrer son troupeau, un homme à monter son abri.

La vie a passé dans ce village, chacun venait tranquillement s’asseoir à mes côtés. Et comme on parle face à la mer pour faire s’échapper sa douleur, venait me confier sa souffrance, sa joie, son abandon.

Un jour, ce photographe est arrivé. Je lui ai tout raconté. Et sur cet escalier aujourd’hui c’est le monde entier que j’interroge, c’est le monde entier qui vient se confier.

 

Et la consigne était : Le personnage de la photo se met à raconter sa vie, des bribes ou encore sa rencontre avec l’artiste photographe

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs