D’un monde à l’autre

d'un monde à l'autre13 août 1967

Elle était enceinte. Jusqu’aux yeux. L’accouchement était prévu pour le 20.

Elle habitait un petit village du Béarn. Il faisait une chaleur de plomb cet été là. Elle était prête à tout pour accélérer l’arrivée de la délivrance. Ce soir-là particulièrement. Il n’y avait pas un soupçon d’air. Elle avait passé sa journée à se traîner d’un fauteuil à l’autre en essayant de trouver une position confortable. Ou moins inconfortable. Impossible même de descendre jusqu’au ruisseau au bas du village pour y tremper ses jambes et tenter de faire dégonfler ses chevilles d’habitude si fines.

Il était un peu plus de 22h quand elle avait décidé de sortir faire quelques pas sur la place du village L’atmosphère était étrange. Les mouches volaient bruyamment, elles aussi cherchaient leur respiration. Les vaches meuglaient dans les étables, les chiens hurlaient. Seuls les chats semblaient être à leur aise, ronronnant çà et là à l’entrée des maisons en pierre.

Elle n’était pas seule à rechercher un souffle. Elle salua plusieurs villageois eux aussi accablés par cette chaleur et inquiets de la sécheresse qui détruisait depuis des semaines l’espoir d’une récolte généreuse. Encore quelques pas et elle arrivait à la fontaine qui pourrait, elle l’espérait, la rafraîchir enfin.

Un grondement de tonnerre emplit tout d’un coup le ciel, pourtant sans un nuage, et sans comprendre ce qui lui arrivait, elle se trouva enserrée dans ses bras au beau milieu du bassin de la fontaine. Des hurlements jaillissaient de toutes parts, et il la serrait fort, si fort, lui répétant en boucle « Calmez-vous, calmez-vous Madame, tout va bien se passer. Ne vous en faites pas, je vais m’occuper de vous ». « Respirez, respirez ; je suis là ».

Elle ne se souvient pas de ce qu’elle lui a répondu. Elle ne comprenait rien à cette agitation qui semblait monter tout autour d’elle. Ces bras puissants la serraient, elle avait calé sa tête dans le cou de cet homme, les paupières closes. Elle n’avait aucune idée de son visage. En avait-il un d’ailleurs ? Elle avait la sensation qu’il la secouait comme s’il cherchait à l’entraîner dans une danse frénétique, à l’opposé de ses mots d’apaisement. C’était étrange mais elle ne cherchait pas à s’éloigner, son instinct lui ordonnait de se laisser aller.

Il lui sembla qu’un très long moment s’était écoulé quand elle ouvrit les yeux pour découvrir un paysage de désolation. Le village s’étalait devant elle, dévasté. Il venait de disparaître dans le plus terrible tremblement de terre que la région n’ai jamais connu.

Quand j’ai eu sept ans, elle m’a raconté cette histoire : « Ton père n’est pas ton père. Ton père est mort dans un tremblement de terre le 13 août 1967. Le père que tu aimes est l’homme qui m’a sauvée. Tu es née cette nuit-là, dans ses bras. »

 

La proposition était : montrez la rencontre de deux personnages. Ils se rencontrent à l’occasion d’un tremblement de terre.

Depuis 2012 les Éditions Gallimard proposent des ateliers d’écriture animés par des écrivains passionnés par l’idée de la transmission.