
Dégueulis de monde, rescapés d’un monde, fossiles d’un autre monde ? Ils sont là, ils sont là sous mes yeux. Apparus ce matin au centre d’un cercle de terre brûlée ou cœur de la clairière ou chaque jour je me rends pour mon rendez-vous avec le premier rayon de soleil.
Ils sont dix, formes étranges, tortillons, aplats, ronds, lisses, escarpés, dodus, perforés, hérissés. Chacun a quelque chose à dire. Entassements, contournements, contorsions, circonvolutions, ils portent en eux l’histoire des vies. Ils me parlent des âmes. Une couleur peint la brulure, une excroissance hurle la douleur, une rondeur empeste la soumission, un aplati transpire l’esclavage, un à pic rugit l’amputation, une béance gronde le renoncement. Toutes les horreurs de mon humanité sont là sous mes yeux. Je voudrais partir mais je ne peux plus. Mes pieds sont enfoncés dans la terre jusqu’à la cheville. Plus d’échappatoire. Je ne peux que faire face au désastre. Et courber l’échine.
Courber l’échine ? Faire face. Regarder ces débris de mondes et en reconstruire un nouveau. Pourquoi pas. Je vois des trous, je vois des pics, je vois des bosses, je vois des creux, je vois des courbes dans un sens et dans l’autre. Après avoir fait chacun de son côté, après avoir essayé à corps perdu de vaincre envers et contre tout, chaque puissance en toute puissance, il ne reste plus qu’un amas de débris, pitoyables résidus d’un échec absolu.
Je plie les genoux, je m’allonge, je tends le bras. Ma main saisit la chenille allongée sur le dos, toutes pattes en l’air, et la dépose doucement sur un matelas poli. Je glisse sous sa tête l’oreiller feuilleté en forme de cœur. Chaque morceau prend sa place naturellement. Un ordre nouveau se dessine couché par mes doigts engourdis. Je sens mes pieds peu à peu se remettre à bouger dans leur socle de lave, la rosée s’évapore dans le rayon du soleil. Je me réchauffe. Je sens que je peux à nouveau espérer. Tous mes membres me font souffrir. J’ai mal. J’ignore la suite mais je peux à nouveau me permettre l’optimisme.
