Anti-conte de fées

11 novembre 2020. Il était en voyage professionnel à New-York. Depuis des mois. Coincé par cette foutue pandémie. Testé positif quelques jours après son arrivée. Le virus ne l’avait plus lâché. Il vivait avec. Impossible de retourner dans son Sedan natal.

11 novembre. Sacrée journée quand on vient des Ardennes. Il avait bossé toute la journée. Ils ne respectent rien ces américains. Ah, ça oui, ils sont patriotes, mais pas empathique pour deux sous envers les étrangers. Il avait fait des pieds et des mains pour ne pas travailler ce jour-là. Mais rien à faire. Il avait encore raté le défilé à la télé. Et le dernier poilu. Il était 23h, un vent glacial balayait les rues désertes de Brooklyn. Il rentrait chez lui après une journée harassante. Avec dans sa tête, comme un grelot, la voix chevrotante de son grand-père lui relatant avec mille détails sordides la puanteur de la putréfaction des plaies dans le fond des tranchées.

Il sent qu’il va vomir. Il s’arrête et relève la tête pour prendre une grande inspiration malgré la pluie qui commence à tomber et lui fouette violemment le visage. Et là, sous ses yeux, une poubelle qui dégueule de corps décharnés, de visages grimaçants, de blessures sanglantes. Des soldats, sans nul doute, qui lui tendent la main avec ce qui leur reste de forces et l’implorent. Ils ne parlent pas, ils gémissent, incapables d’articuler. Une longue plainte sinistre monte du container et fait échos aux hurlements de la tempête. Et voilà les membres de ces presque cadavres qui s’allongent et s’agrippent à son écharpe, sa gabardine, les jambes flottantes de son pantalon. Il voudrait hurler mais du fond de sa gorge ne sort qu’une berceuse indécente « une chanson douce que me chantait ma maman ».

Il voudrait s’enfuir et voilà qu’il avance, presqu’en courant maintenant et caresse ces corps brisés dans un geste d’amour. Chacune de ses caresses, si légères soient elles, arrache la peau translucide qui recouvre ces presque morts. Plus il lutte, plus ses mains s’activent et achèvent l’œuvre macabre du temps passé dans ces bas-fonds de l’humanité. Ses mains dégoulinent de sang et de pus. Ces hommes se vident. Plus ils se vident, plus ils semblent revenir à la vie. Leurs visages grimaçants cherchent le regard de l’homme pris au piège de leurs étreintes, s’emplissent de son souffle, se nourrissent de son chant.

(…)

11 novembre 2065

« Papy, Papy, wake-up! Papy, Papy, come on! Papy, it’our D Day today, hurry-up! »

Mais Papy n’a pas envie de se lever. Il ne veut plus se lever. Plus jamais, il est trop vieux. Il a perdu espoir de voir un jour son grand rêve prendre chair. Papy a choisi d’abandonner la partie aux canons. Voilà 65 ans qu’il est coincé à New-York. Estampillé « Positif ». Son pays ne veut plus de lui. Les américains, bien à contrecœur mais coincé par cette satanée convention des Droits de l’Homme, l’on gardé. De toute façon, ou auraient-ils pu l’expulser ? Toutes les frontières se ferment devant les « Positifs ».

Ah, ce petit mot innocent gravé au fer rouge dans la puce implantée au creux de son aisselle. POSITIF. Trois syllabes qui le clouent au ban de toutes les sociétés et contre lequel cependant il n’a jamais voulu lutter. Oui, il est positif et le restera toute sa vie. Et optimisme par-dessus le marché !  Après ce jour atroce ou la police de New-York l’avait ramassé, délirant, en hypothermie dans un caniveau, commençant à se faire dépecer par les rats, il n’avait plus jamais été le même. Hanté par ces vampires agonisants., avides de son humanité, il n’avait plus jamais été capable d’affronter la souffrance. Au point de partir en croisade pour l’éradiquer à jamais de la surface de la terre. Mais une croisade des temps pandémiques, sans bouger de sa prison sans barreau, entouré de la haine ordinaire que transpire tout un chacun face à l’étranger impossible à intégrer.

Il existait dans les réseaux sociaux sous le pseudo « POSITIF ». Il avait berné au fil des années des milliards d’êtres humains, lisant sous ce vocable à double vie, l’espoir d’un nouveau monde. Celui qu’il portait, certes, grâce à l’exclusion totale de celui qui était.

Jour après jour, années après années, il avait caressé ses bourreaux, mettant en lambeaux leurs carapaces, cherchant à découvrir leur âme sous des montagnes de graisse. Mais il en restait toujours. Une carapace bien épaisse. L’inhumanité n’avait pas de limite. Il avait pourtant cru qu’il pourrait en venir à bout.

Ce 11 novembre 2065, il n’était plus capable de regarder défiler les soldats français, fiers de leurs canons flambants neufs, et de leurs bottes rutilantes équipées de puissants laser longues portées, tuant l’ennemi à des kilomètres de distance, sans la moindre marge d’erreur. Il avait honte. Honte de laisser à son petit-fils une terre ou la guerre existait encore. Ce 11 novembre 2065, il voulait mourir de honte.

Consignes :
Partie 1 – « Ce n’était qu’un rêve ». Un personnage marche, il observe distraitement ce qui l’entoure. Un détail le partir dans un monde onirique…
Partie 2 – Les conséquences de ce rêve dans sa vie