L’Orange de ma vie

Dans un coin bleu de mon histoire il y a le ciel immense au-dessus de l’immensité de l’océan.

Dans un coin mauve de mon histoire il y a la méchante robe de deuil de ma grand-mère choisie pour le mariage de sa dernière fille.

Dans un coin noir de mon histoire il y a le silence sans fond des tabous.

Dans un coin gris de mon histoire il y a les torrents de pluie qui cognent contre la fenêtre de ma minuscule et glaciale chambre d’étudiante.

Dans un coin rouge et blanc de mon histoire il y a ces grandes maisons basques qui scintillent au milieu du vert des collines s’étalant jusqu’aux plages de l’océan.

Dans un coin blanc de mon histoire il y a ma robe de communiante, tellement incongrue.

Dans un coin rose de mon histoire il y a mon cœur qui tape et que je refuse d’écouter.

Dans un coin jaune de mon histoire il y a les jonquilles qui m’annoncent que le monde n’est pas mort avec l’hiver.

Dans un coin vert de mon histoire il y a l’espérance d’un bel avenir niché au détour d’un sentier de randonnée.

Dans un coin marron de mon histoire il y a cette envie tenace de me cacher à six pieds sous terre.

Dans un coin orange de mon histoire il y a mes fous rires d’adolescente, la chevelure éblouissante de ma grande amie pour la vie, la promesse de tous les avenirs. C’est ce coin orange de mon histoire qui est devenu mon refuge, mon lieu sacré.

Orange, pourquoi je t’aime tant alors que tant te détestent ? Orange, pourquoi ce que je déteste tant en toi est ce que tant apprécient ?

J’aime ta présence au monde, tu es là, tu brûles les yeux comme le soleil incandescent qui s’élève derrière la montagne,

Mais tu brûles mon estomac quand je te bois, à jeun, au petit matin,

Orange, tu captures les regards les arrimant sur ceux qui oses s’en draper ; ils sont éblouissants, tu les enveloppes d’une assurance assumée,

Orange, ton odeur envahit le wagon du train dans lequel je suis installée, imprègne mes mains, ton jus dégouline sur mes doigts et dans mes manches. Le pigment de ton zeste s’incruste sous mes ongles.

Orange, quelle que soit ta forme, tu t’imposes, tu t’installes et tu irradies d’énergie. Vitamine pour mon corps, vitamine pour mon âme. Garde-fou d’un laisser-aller. Orange, je t’aime parce que tu es mon tuteur. Avec toi je me sens droite.

Quand je glisse sur la pente douce de l’abandon, dans cette morne déliquescence vers toutes les nuances gris marron noir de l’hiver, tel un boulet de canon, tu t’incarnes dans ce fruit tout rond qui me dérange à tout instant. Usant de mille subterfuges, tu finis par te retrouver dans mon estomac. En comprimés qui pétillent à peine sortis de leur emballage sur vitaminé, en tranches à piquer dans une assiette ou tes quartiers ont été délicatement posés par une maman attentionnée.

Orange, quand tu apparais, je relève la tête, je retrousse mes manches et je repars à l’assaut d’un monde que je m’attelle à repeindre.

Orange, je t’ai accepté, je te chéris, je t’exploite, je te couve, tu me réchauffes, tu m’emportes. Ensemble, nous irons loin.

Marie, il y a quelques jours tu m’as offert cette écharpe. Assortie à mon pull, à mon rouge à lèvre, à mes sous-vêtements, à mes collants. Me voilà parée pour une journée magnifique Toute orange, t’ai-je annoncé ! Mon Dieu, t’es-tu aussitôt écriée, mais tu n’as ni jupe ni chaussure, tu ne peux pas sortir comme ça !

Atelier d’écriture Kikka Auteure. Proposition : variations autour des couleurs

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