C’est peut-être au-dessus du plus rien

C’est peut-être au-dessus du plus rien que je pourrai trouver l’essentiel. Quand l’explosion a eu lieu, que tout est dévasté, les corps déchiquetés, les immeubles effondrés, les rivières répandues bien au-delà de leurs lits, les forêts calcinées et les champs ravagés. Je suis là, debout, les bras ballants, à me demander pourquoi j’ai été choisie pour rester en vie.

C’est peut-être au-dessus du plus rien que je pourrai trouver la réponse à ce pourquoi. Un plus rien qui ouvre à bien plus grand que soi. Immense, infini. L’immobilité de l’instant du désarroi vertigineux, l’instant où la terre a refusé de se dérober sous mes pieds m’ouvrant à une seconde vie, l’instant pour une éternité à venir étalée sous mes yeux, calme à la manière d’une méditerranée plombée sous la brûlure du soleil. Mer qui meurt du cataclysme de l’absurde ignorance humaine, mer qui résiste dans les profondeurs abyssales.

Plus rien. Plus le moindre tuteur sur lequel m’appuyer. Table rase des piliers et je suis là, en vie, debout, à la recherche d’une colonne vertébrale, seule face au choix. M’allonger et rejoindre les crevés ? Ou rester debout et lutter, partir en exploration à la découverte d’autres morts-vivants ?

M’allonger et rejoindre les crevés. Me laisser glisser sans lutter vers le repos de mon corps et de mon âme. M’étendre sur un lit de mousse et m’endormir. Lâcher prise et partir. Flotter au-dessus du rien et me fondre dans son vide. Déliquescence douce, désagrégation salutaire.

Mais dans ce rien, plus de mousse, plus de matelas accueillant pour un corps en souffrance. Rien. Imaginer le rien. Et partout le vide. Pire que la dévastation. Un vide rempli d’enfer. Pire que le vide. Impossible fuite.

Rester debout et lutter. Au-dessus du rien se trouve le plus grand que soi. Ma raison d’être à prendre à bras le corps et lutter sans violence. Résister dans l’apaisement. Prendre les armes de réconciliation.
Au-dessus du rien, l’immensité du courage de la rédemption.
Je choisis cette voie. Un pas puis l’autre, je garde les yeux ouverts malgré la brutalité du massacre. J’aperçois du mouvement. Un cœur battrait sous les décombres ? Je scrute les ruines avec l’espoir du naufragé qui espère la terre. J’écoute. Un crissement écorche mon oreille. Un effondrement de plus ou un corps qui se relève ? Je m’accroupis, je gratte les décombres. Je m’allonge à plat ventre, tête collée contre les gravats. Un gémissement. Je rassemble mes forces et je déblaie les blocs. Je prie tous les dieux de la vie qu’il ne soit pas trop tard. Ou pire, que je ne puisse qu’impuissante accompagner un dernier souffle. Je cogne, je creuse, je soulève, je renverse, je hurle « j’arrive, tenez bon ! ». Et je découvre ce visage noirci de cendres qui sourit et me dit « nous sommes au moins deux ».

Au-dessus du plus rien j’ai trouvé l’espoir. Au milieu de cette immensité annihilée, nous sommes deux. Fracassés, sidérés, mais nous avons tous les deux trouver un pilier : l’autre.  Deux vivants sans l’avoir demandé. Deux témoins d’un avant disparu. Prenons-nous la main. Touchons nos corps, reconnaissons-nous. Issus de la même souche, nous appartenons à la même espèce. Au-dessus du rien, il y a la puissance de la renaissance, quatre bras, quatre jambes, deux têtes, deux cœurs, une conscience.

Au-dessus du plus rien est l’action. Remplir ma mission. De spectatrice à actrice, le pas de plus qui   m’a faite basculer et rencontrer l’altérité. Une épargnée, un miraculé. Une sauveuse, un sauvé, sauveur à son tour. Deux histoires reliées par une main tendue.

Au-dessus du plus rien tout recommence. C’est à nous deux, fort de nos différences et de notre conscience partagée de détenir l’espoir du seul futur possible, de creuser les fondations, tracer les chemins, pousser les murs, brûler les barricades, bâtir les ponts, tisser les liens, nourrir les pousses.

Deux pour faire se rencontrer et fructifier les différences, chacune à la place qui lui appartient.

Au-dessus du plus rien, j’ai trouvé le respect et l’humanité. Débarrassée de mes oripeaux, j’ai accepté d’aimer jusqu’au plus petit bout de toute chose.

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