
Elle dirige sa boite d’une main de fer avec un principe pour ses recrutements : ici, nous n’embauchons que celles et ceux qui ont le sourire. Et elle, elle sourit tout le temps. Même quand elle annonce une mauvaise nouvelle, même quand tout le monde l’emmerde. C’est insupportable ce sourire collé sur son visage. Ça ne veut plus rien dire. Sourire poker face. Avec les collègues, on s’est dit qu’il fallait l’immortaliser pour jouer au fléchettes, et on l’a fait. Maintenant elle est embaumée, sa tête posée sur une fourche, le corps empaillé. Les fléchettes sont dans le tiroir du haut de son caisson à gauche dans son bureau. Et elle sourit.
Lucienne va sur ses 74 ans. Elle est mariée depuis 50 ans à Jean. Tous les jours, quand Jean a terminé de faire chauffer son café Lucienne lui rappelle de ne pas oublier de fermer le gaz avant de partir pour sa journée. Le tuyau fuit un peu. On le sait mais faut pas gâcher. On ne va pas le changer, il n’a que 18 ans. Et tous les jours, Jean dit à Lucienne qu’il sait bien qu’il doit fermer le gaz. Mais Lucienne n’a pas confiance. Ça fait 50 ans que ça dure. Et 50 ans que Jean ferme le robinet. Mais pas ce matin. Lucienne dormait sereine dans le canapé quand Jean est rentré. Désormais elle ne pourra plus lui refuser sa confiance.
Elle a 25 ans. Elle est hyper engagée pour la planète. Elle déteste ces vieux qui l’ont précipitée dans cette éco-anxiété. Elle est Vegan. Elle bosse. Elle remet tout le monde à sa place. Au déjeuner à la cantine, pas question de partager sa table avec un viandard. « Trie tes déchets gros boulet ». Elle milite. Ça l’occupe tellement qu’elle en oublie ses dossiers. Elle est gentille mais faut pas pousser. Elle est convoquée par son manager. Elle va être licenciée. Et si elle se reconvertissait ? « Tu aimes quoi » demande le manager. « J’adore voyager, partir à l’autre bout du monde ! ». « A la rame ? » s’étonne le manager. Elle le toise, quel pauvre idiot. « Ben non, en avion. Je sais bien que c’est pas bien, mais bon, personne n’est parfait ». Personne ne sait qui lui a servi ce verre d’eau aromatisé à l’arsenic bio avant de quitter le bureau.
« Mets ta ceinture, on va s’prendre une prune ». « Mais non, t’as qu’à freiner » qu’elle répond. Et ben lui, il n’a pas freiné, droit dans le platane. Elle ne mettra plus jamais sa ceinture. Il n’aura plus jamais de prune.
Dans les rues grouillantes de New-York, le gratte-ciel déverse ses costumes gris cols blancs cravatés. A l’angle de la 5ème avenue la marée humaine bouscule une fois de plus sans un regard la carriole du vendeur ambulant de cigarettes et churros. Il soulève le bac d’huile bouillante et le renverse sur le 2911ème costard du 29 novembre de cette année. Il espère avoir bien compté.
Nicole est jolie. Sa bouche pulpeuse est peinte en rouge coquelicot. Nicole aime les fleurs. Elle en a toujours une au coin de la bouche qu’elle suçote. Ça me répugne. Je n’aime pas Nicole. Aujourd’hui, je lui ai offert une digitale. Elle trouve ça délicieux. Sa dernière fleur et ma première envers elle.
Ce samedi matin, comme tous les samedis matin, c’est le marathon du début de week-end. Je prends mon petit déjeuner, les enfants et leur père dorment encore. Dernière goutte de café avalée, je prépare la table les bols et les tartines pour toute la famille et je file sous la douche. Je m’habille en vitesse et je cours au marché, les fruits, les légumes. Je rentre, personne n’est encore levé. J’épluche les légumes et je lance la soupe de la semaine. Elle sera cuite le temps que je fasse l’aller-retour chez le boucher puis le boulanger. C’est fait, je dépose la baguette fraiche et les croissants sur la table. Les enfants se bagarrent déjà autour de leurs bols fumants. Leur père ne dit rien. Il boit son café. Un bol est renversé, ça devait arriver. Avant de repartir pour le Monoprix, je nettoie l’inondation calme la victime et sermonne le coupable. Puis j’attrape mon caddie. Me voilà repartie, PQ, beurre, huile, shampoing, moutarde, Sopalin, lait, chocolat Poulain, vanille, œufs. Et la levure, j’’ai failli oublier la levure pour le gâteau promis pour la dernière pour son 10/10 en conduite cette semaine.
Retour à la maison, je lance à la cantonade « qui veut bien m’aider et ranger les courses ? Je reviens dans 30 mn, j’ai RV avec le banquier », une histoire de carte de crédit piratée. Problème rapidement réglé, je décide de faire un saut chez Picard, un plat tout préparé pour le déjeuner fera l’affaire. Je m’arrête en passant à la librairie prendre le bouquin commandé par mon mari cette semaine.
Ouf, toute ma liste est cochée. Il est midi, je vais pouvoir me poser, prendre un petit café en faisant chauffer le déjeuner. Hélas, pas moyen de poser le plus petit coin de fesse sur une chaise. Les pyjamas trainent partout au milieu des vestiges poisseux du petit-déjeuner. Comme chaque samedi, après trois heures de logistique éreintante, je rentre et rien n’est fait. Je suis effondrée et mon mari maugrée « qu’est-ce que t’as, t’es pas contente ? C’est le week-end, on peut pas être un peu cool quand même ? ». Il a raison. « Viens, viens me rejoindre sur le balcon, on a bien mérité un petit baiser ». Ça fait des semaines qu’on évite le balcon en attendant qu’il répare la rambarde descellée. Mais rien ne l’arrête quand il entend « baiser ». Je le prends dans mes bras, je l’embrasse langoureusement, il se régale. Je reprends mon souffle, je me recule pour lui adresser un sourire rayonnant. Je pose mes mains sur ses épaules, il se sent aimé. Et comme une volleyeuse enverrait un ballon au-dessus du filet, je le projette sur la rambarde qui cède. Nous habitons au 19ème étage de la cité des bleuets.