Plongée en terre natale

Vacances de Noël. J’avais fui la capitale bruyante et surencombrée quelques jours pour aller chercher le tempo joyeux de mon Pays Basque natal. Il faisait un froid exceptionnellement piquant alors que certaines années la Saint Sylvestre se fêtait dans les rues, ramenant au creux de l’hiver la gaieté rouge et blanc des fêtes de Bayonne. Les frimas de cette fin d’année étaient en passe de faire renoncer à cette tradition même les plus endurcis.

Pour ma part, comme à chacune de mes escapades dans les terres de mon enfance, je partais chaque jour me gorger de la beauté de cette jolie petite ville rouge et blanche, zigzagant dans le dédale de la vieille ville, frissonnant dans l’atmosphère mystérieuse des ruelles sombres, étroites et désertes ou longeant la rivière au gré de mes envies de lumière.

Ce lundi 30 décembre, pas de soleil, un ciel gris et bas, de ceux qui vous invitent à traîner avant de quitter la chaleur douillette de son chez-soi. Après un réveil tardif et un petit déjeuner paresseux, je me décide enfin à partir pour ma promenade quotidienne, enrubannée dans mon gros manteau noir, une écharpe en cachemire rouge autour du cou et mon bonnet islandais enfoncé sur la tête. Comme chaque jour, je passe devant la poste, un bâtiment remarquable érigé à l’apogée de la période art déco, dont les recoins sont aujourd’hui le royaume d’une meute de chiens et de leurs propriétaires sans domicile toujours très affairés autour de leurs sacs trimballés dans leurs itinérances.

La première portion de mon trajet me sert de dérouillage, quelques minutes pour rembobiner le fil des années et m’apprêter à retrouver les lieux dans lesquels j’ai vécu tant de bons moments. Je débouche sur l’avenue du 11 novembre 2018, à l’angle, la boutique de chaussures Boutin, aussi chic que chère dans mes souvenirs où ma maman, seule avec ses quatre enfants, tirait le diable par la queue. Je prends à droite et rejoins la place Jacques Portes vers ce grand magasin qui se nommait jadis Les Dames de France. Sis au coin de la rue Thiers face aux murailles du Château Vieux, bâtisse médiévale symbole parfait du choc des mondes, ces pauvres Dames ont depuis longtemps laisser leur patronyme au profit des Galeries Lafayette. Le parking de mobylettes sur lesquelles j’ai passé de longues heures à batailler sur nos prochaines sorties du week-end a lui aussi disparu. A sa place, un marchand de churros. Je pénètre dans l’établissement et comme autrefois, je suis assaillie par l’odeur écœurante des parfums de luxe, l’odeur universelle de ces boutiques tentaculaires. Je fuis immédiatement ces marchands du temple de la consommation standardisée par la porte latérale de la zone marchande pour descendre la rue Thiers. Artère majeure pour la circulation au siècle précédent, la mairie a suivi, pour le bonheur de tous, les aspirations écologiques et transformé le bitume en une agréable promenade verdoyante et fleurie en toutes saisons.

Je passe devant le Grand Hôtel, qui résume à lui tout seul un morceau de l’histoire et du patrimoine de cette ville, encapsulé aujourd’hui dans le marketing des Mercure. Je tourne à droite, rue Lormand, direction Pariès et son Muxu, le gâteau qui fait des bisous, l’incontournable escale de ma gourmandise. La musique de Txistus résonne dans le quartier piétonnier accompagnés par les danbolinas. Mes jambes sont prises d’une envie de s’élancer. Je connais cet air pour l’avoir dansé mille fois à l’école primaire puis dans les fêtes des villages quelques années plus tard. Mes pieds trépignent, me voilà sautillante avançant vers les bisous gourmands de la rue Port-Neuf, cette rue où habitait ma grand-mère à la fin de sa vie, un grand sourire éclairant mon visage. J’adorais ma grand-mère autant que ces gâteaux, bien que celle-ci ne se lassait pas de me répéter qu’on n’adore que Dieu !

Je tourne au coin de la rue, un rayon de soleil vient illuminer mon pas de danse, les grandes flèches de l’immense cathédrale élancées vers le ciel semblent célébrer cette joie de fin d’année. Je rentre dans la boutique et attends mon tour un sourire amusé dans les yeux. Trois jeunes enfants, radieux devant tant de délices, réclamant l’un des sucettes en chocolat, l’autre des Kanougas entourent leur maman qui tente sans résultat d’avoir leur préférence : gâteau basque à la noisette à la crème ou à la confiture de cerises ? J’ai tout mon temps et mes pensées s’envolent : quel fourré est-ce que je choisirais ? Le sucré de la cerise ? la modernité de cette nouvelle recette à la noisette ? Mes papilles frémissent à l’évocation du traditionnel à la crème ! c’est définitivement lui mon préféré et je compléterai mes Muxu de ce savoureux crémeux et croustillant tout à la fois gâteau basque.

Me voilà chargée de mes achats dans leur magnifique poche orange. Il est temps de me poser pour un café serré au bar François. Je remonte la rue Victor Hugo, quel bonheur de croiser les bandas entourées de familles joyeuses devant ces musiciens en grande tenue de cérémonie : chemise et pantalon blancs, large ceinture et béret rouges pour les hommes, chemise blanche, corset noir, jupe rouge agrémentée de bandes noires pour les femmes. Le cortège avance au rythme des pas de danse des musiciens dans la même direction que la mienne. Je les suis. Me voilà devant mon troquet préféré mais pas de place au bar François. Dommage. Je renonce à mon instant merveilleux où savourant mon petit noir j’aurais contemplé cet immeuble qui fait l’angle de la place du marché. Je me vois bien m’y installer dans quelques années. Au cœur de l’agitation, au cœur du quotidien de la vie, au cœur des fêtes.

Je poursuis vers la rue Poissonnerie laissant à ma gauche les halles bien calmes. Les frigos sont déjà remplis et les plus courageux sont en cuisine. Un stop encore à la librairie de la Rue en Pente. Pas de visite bayonnaises sans me laisser tenter par une de leurs recommandations. Ce sera « Veiller sur elle » pour ma grande amie que je verrai demain. La promenade touche à sa fin, me voilà au pied de la cathédrale. Et là, devant moi, la librairie basque Elkar, fondée par mon ami du lycée, Peio, perdu de vue depuis que j’ai quitté la ville, mon bac en poche. Ami que je me promets d’aller saluer depuis que la nostalgie de mes jeunes années et de nos conversations enflammées d’adolescents a commencé à pointer son nez dans le quotidien millimétré de ma vie parisienne, m’amenant à des incursions de plus en plus fréquentes aux racines de mon existence.

Une fois de plus je passe devant la vitrine sans m’arrêter mais je tourne la tête et je le vois en grande conversation avec un homme. Et si j’entrais ? Et si je lui disais « bonjour Peio, tu me reconnais ? » Je me suis déjà dit ça tant de fois et ce 30 décembre sur une impulsion de cœur j’ai poussé la porte de la librairie. J’ai attendu 10 bonnes minutes qu’il termine sa conversation puis je me suis avancé pour le saluer. Il m’a regardé, surpris. Il n’avait pas en lui mes deux décennies d’hésitation. Il lui fallut quelques secondes pour remonter ces 40 ans qui nous séparaient de notre dernière discussion puis il a souri. J’ai souri aussi. Oui il se souvenait. Nous avons pris quelques minutes pour nous raconter l’essentiel de nos vies puis le présent a repris le dessus. Un livreur. Noël. La plus grosse période de vente de l’année pour les libraires. Le livreur ne peut pas attendre. Oui, oui, on se reverra. Nous échangeons nos numéros. J’aime ce pays, toi aussi. Ses montagnes et sa simplicité. Rendez-vous est pris, nous irons bientôt gravir Artzamendi et philosopher, les vautours des Peñas d’Itsusi tournoyant au-dessus de nos têtes. 

A propos de l’auteur