Qu’est-ce que je fous là ?

A cette terrasse de café, qu’est-ce que je fous là ? Heureusement, il fait beau. Mais c’est précisément parce qu’il fait beau que je suis là.

Je lui ai donné rendez-vous à la terrasse de café car ce serait moins pénible que d’aller chez lui, dans son espace étriqué et surencombré. Tu ne peux pas mettre un pied devant l’autre dans son appart. Non pas qu’il soit exigu, il est juste plein comme un œuf. T’étouffes là-dedans. Je me demande bien comment un poussin peut se développer dans un œuf, coincé comme ça dans une coquille opaque et rigide. Enfin, ça c’est le problème du poussin, pas le mien.

Moi, je suis là, à cette terrasse de café, sous les platanes, à éternuer en rafales, qu’on dirait une mitraille sur le front. Quel front ? Je ne sais pas, il y en a trop. Tout ça, c’est de la faute du printemps et de ce fichu pollen. Et parce que je l’attends. Il est encore en retard.

QU’est-ce que je fous là ? Encore une fois, il m’a lâché un SMS assassin. J’ai retenu ma colère et lui ai proposé de nous retrouver pour un café d’explication sur cette terrasse. Et j’attends, le nez à vif dégoulinant, pour me justifier de je ne sais quelle faute incommise. Mais bon sang, pauvre poire, toujours besoin de te justifier. Pourquoi t’acharnes-tu ?

Pourquoi tiens-tu tant à tous tes morceaux de vie ? Il a été ton ami un temps, même un peu plus. Aujourd’hui il n’est plus qu’un vieil homme aigri de n’avoir su te reconquérir. C’était si beau et bon quand nous étions ensemble. Et puis une autre a accroché son regard et voilà qu’il s’est éloigné. Mais l’herbe plus verte a jauni. Elle était aussi moins fleurie. Il a tenté un retour dans ton champ de fleur sauvage, mais il était trop tard. Tu n’en voulais plus. Depuis, à intervalles réguliers, ces SMS. Tu les pardonnes, les uns après les autres. Mais si celui-ci était celui de trop.

Depuis que je suis installée à cette table au soleil sur la placette, cette question lancinante m’obsède : « qu’est-ce que je fous là ? ». Je vais mettre une croix définitive sur lui. Son obus de trop à effet boomerang. Une belle croix pour enfermer sous une pierre tombale dernier cri ce fragment joyeux du passé, fragment qui a perdu tout son éclat, diamant devenu verroterie par le pouvoir malin du SMS de trop.

QU’est-ce que je fous là ? Je profite du soleil. Ce soleil que j’attends depuis 18 mois de nuages noirs au-dessus de la capitale, d’averses et de crachins, de vent glacial et de courants d’air insupportables. Je n’ai pas pensé à prendre mes lunettes de soleil, j’avais oublié à quel point c’est pratique. Pour épier incognito les tables voisines ou repérer de loin celui qui me rejoint, indolent, fier de son pouvoir, chat jouissant du cri de la souris entre ses pattes.

Il se rapproche. Je me lève, dépose trois pièces de monnaie pour régler mon café et tranquillement quitte la terrasse, le sourire aux lèvres. Je salue mes voisins « bonne journée, profitez bien du soleil, ça fait longtemps ».

J’ai coupé la ficelle. Je m’envole sans bague à la patte. C’était une autre vie, un autre temps. Un voile se lève et je vois la multitude de ceux qui m’attendent, des chemins qui s’ouvrent. Débarrassée d’un fragment coincé dans ma gorge ou ma chaussure, le flot bouillonnant de mon avenir m’emporte. Une nouvelle terrasse de café me tend les bras. Je sors de mon sac le cahier qui ne me quitte jamais. Je me mets à noircir des pages et des pages, tout ce qui vient, ce que je ferai demain, le demain d’après et tous les jours qui suivront. Des listes et des listes qui ne semblent jamais finir. Aurais-je assez d’un avenir ?

Changement d’angle.

Elle est là. J’étais certain qu’elle serait en avance. Miss bourgeoise et sa bonne éducation. C’est franchement bidonnant. Elle est tellement prévisible. Et moi, je prends bien mon temps. Elle va bouillir, elle sera à cran quand je vais m’asseoir. Je pourrai lui lancer négligemment « tu es resplendissante ». Ni une ni deux, elle explosera. Une bombe atomique. J’adore quand elle se met à hurler et s’arrête d’un coup parce que « ça ne se fait pas ». Illico, je prends le dessus et j’en rajoute une couche : « mais qu’est-ce qui te prends ? Si c’est pour beugler comme ça que tu me proposes un café, tu peux t’en dispenser ! ».

Tiens, elle se lève. Elle doit avoir envie de pisser. Le stress ou l’excitation. Elle m’aime encore, je le sais. Je vais refaire mon lacet, ça lui laissera le temps de revenir avant que j’arrive à sa hauteur.

Elle en met du temps ! ça fait trois fois que je refais les nœuds. Bon, je vais aller m’asseoir à sa table, elle va bien finir par revenir. Je salue les voisins « Belle journée, n’est-ce pas ? Ce soleil, ça faisait longtemps ». Sur la table une tasse de café, vide, le bord taché de rouge coquelicot. Le même. Définitivement, une statue de marbre cette fille. Rien qui bouge. Zéro. Momifiée. Mortifère. Pourquoi je m’accroche ? Le plaisir de la tenir prisonnière… jouissif.

Y’a du fric sur la table. Le prix du café. Plus même. La salope, elle s’est barrée ? Même pas attendu sa monnaie ? J’y crois pas. Elle m’a pas fait ça quand même ? Je baisse les yeux et elle en profite pour se faire la malle. Non mais pour qui elle se prend ? Une princesse, une de plus. Elle imagine que je vais ramper à ses pieds ? Bon, j’étais peut-être un peu trop en retard. Mauvais dosage. Je vais lui renvoyer un SMS, l’air de rien. « T’es où ? Désolé, j’ai eu un petit problème technique. Je t’attends au café ».

Elle n’est pas loin, dans deux minutes elle sera là, toute contrite. « Ah désolée, je pensais que t’avais oublié. Je ne voulais pas t’importuner en te relançant. » Toujours ses grands mots. Importuner. Il y a quand même plus simple dans la langue française, non ? Pov fille. Comme si c’était de la littérature qu’on voulait nous les mecs. C’est vrai qu’elle n’excelle pas qu’en littérature… ça me fout la trique rien que d’y penser !

Bon, ça fait un quart d’heure que je poireaute. Elle s’est vraiment barrée. Mais comment c’est possible ? Je vais devenir quoi moi sans elle ? J’en crève déjà.

A propos de l’auteur