Mes grandes filles chéries,
Si vous lisez cette lettre aujourd’hui, il y a deux raisons possibles. La première option, c’est que mon tour est arrivé, et je suis passée de l’autre côté. Vous sortez de chez le notaire qui vous a remis cette enveloppe. La deuxième possibilité et qui est loin d’être la moins probable, c’est que votre curiosité l’a emporté et vous avez ouvert mon cahier d’écriture.
Pourquoi une lettre ? Parce qu’il y a des choses qui sont tellement absurdes, tellement complexes, tellement ennuyeuses à dire mais tellement sensées, tellement simples, tellement belles à lire, que j’ai choisi de vous écrire.
Je voudrais vous dire une chose simple. Même si elle est parfois laide, violente, injuste ou tout bonnement insignifiante, la vie est belle, elle vole elle virevolte ou elle avance au pas plombé de la marche militaire, elle envoûte ou soulève le cœur, mais toutes partitions mises bout à bout, elle finit par vous emporter. J’ai commencé à le deviner un jour de mon enfance, par hasard, où je me trouvais derrière un troupeau de vaches qui revenait des prés, bousant à qui mieux mieux, dégageant un fumet acide de fin d’été. Je pouvais fièrement ramener à l’étable Marguerite et ses congénères pour soulager leurs pis gonflés et endoloris. Et puis soudain, c’est l’odeur du lait chaud à peine tiré qui m’envahissait et celle des biscuits à la crème qui nous rendaient si heureux, et aussi celle de nos vêtements empestant le feu de bois de retour de vacances… Et ce n’est que des années plus tard que j’ai compris. Vous étiez déjà bien lancées dans la vie toutes les deux, votre frère nous avait lâchées sept longues années plus tôt.
Fermez les yeux toutes les deux maintenant. Ne bougez plus. Ecoutez, respirez.
Un gâteau cuit dans le four. Sophia tu as 8 ans. Tu veux nous régaler pour le goûter. C’est prêt…
J’imagine ton sourire, Sophia. Tu as aujourd’hui au moins 30 ans mais l’odeur te chatouille les narines. Tu es redevenue la petite fille gourmande et fière de faire plaisir qui brandit son trésor tout chaud.
Et toi, Carlotta, ne ressens tu pas ton cœur qui s’emballe quand ce parfum de tes 15 ans flotte dans l’air ? Comment s’appelait-il déjà ce garçon qui voulait tant t’inviter au bal du collège et te faisait passer des heures dans la salle de bain ?
Prendre le temps de respirer. Prendre le temps de sentir. Refaire venir à soi les frissons de nos sensations qui composent la mélodie de nos vies. Pas de petite musique intérieure sans grande respiration. Prendre le temps de vivre et revivre pleinement par l’inspiration qui se diffuse et nous infuse. Dans tout notre corps, dans toute notre âme, dans tout notre cœur.
Enfance, adolescence, premiers émois, premiers enfants, profonds chagrins, immenses bonheurs, espérances et déceptions… Que mes journées aient été rythmées par l’ennui et le carillon de l’horloge de mémé ou qu’elles se soient envolées sur le tempo survolté des trilles du rossignol, de chaque instant qui les ont composées surgit un parfum qui me fait frissonner, me soulève le cœur ou me donne envie de m’asseoir là et de pleurer.
Sur l’étagère de ma chambre, depuis quelques années, vous avez vu s’installer des flacons. Numérotés. A chacun de ses flacons sa note parfumée. Je vous en raconte ou vous en chante quelques-uns, vous découvrirez les autres au fil de vos humeurs
Le premier de tous, le flacon numéro un, enferme l’extrême volatilité du café. Parce que je rêve qu’il préexiste à mon réveil, parce qu’il veille à mon retour à la vie chaque matin, qu’il est un compagnon fidèle de mes journées de travail, de mes pauses amicales, de mes besoins de résister au sommeil qui revient me chercher chaque soir, parce qu’il est capable du meilleur comme du pire mais que je ne voudrais pour rien au monde m’en passer, c’est bien au café que j’ai décrété le pouvoir de donner le « la » de mon interprétation.
Autant le café est simple, autant le musc et son odeur sensuelle et exaltante qui relève du féminin comme du masculin me donne du fils à retordre. Placé en numéro deux, c’est le symbole du grand mystère de la vie. La réconciliation. Le yin et le yang unis qui valsent, rockent ou s’endorment sur la berceuse du temps qui n’en finit plus de s’étirer en longs soupirs.
Le flacon trois, c’est celui de la couche sale qui pue qu’elle n’en peut plus. Trois parce que trois enfants, trois parce que tellement hâte de voir arriver ces trois ans qui voient sa disparition dans la menace tonitruante d’être privé d’école si la chère tête blonde n’est pas rentrée dans la jolie comptine des fesses toutes roses.
Je passe le quatre, je vous le laisse découvrir et saute dans une gigue endiablée directement au flacon cinq et son parfum régressif de fraise Tagada. J’ai cinq ans et dans la folie des triples croches je passe d’éclats de rires en courses endiablées, couvrant de mon enthousiasme forcené la plus vibrante des marches funèbres. Rien ne peut m’arrêter, dopée au rouge écarlate du fruit d’été qui, gélifié, me fait danser toute l’année.
Quant au dixième, c’est la première dizaine… sur Alain Souchon, un rien nostalgique, « j’ai dix ans », et ce flacon, c’est la ronde des années, celle qui ne s’arrête jamais et qui est ponctuée par l’odeur des bougies soufflées. Tel un refrain, il revient sans faiblir, fidèle et rassurant, je n’ai qu’une chose à dire, c’est toujours avec grand plaisir que je l’inspire chaque année. Grandir, murir, vieillir, quoi de plus beau dans cette histoire que de se découvrir chaque jour plus riche de l’expérience de la vie.
Flacon treize : l’adolescence et ses effluves de transpiration. J’ai treize ans et dans un long souffle sinistre je me sens m’enfoncer sous terre dans la honte de la pestilence pré-pubère.
J’arrive au flacon quinze, celui de l’urgence, le SAMU, les désinfectants, associé aux sirènes hurlantes. Le flacon que l’on déteste, celui que l’on aimerait voir évacuer de sa vie à tout jamais, le flacon qui annonce la décomposition, Mozart et son requiem. Mais aussi l’éternité, l’humus qui nourrit la prochaine récolte, la postérité du chef d’œuvre. Penser quinze et SAMU, c’est aussi imaginer voir déferler le dix-huit et les pompiers dans ce PimPon qui ravit les petits garçons. Les flammes dansent sous nos yeux, réchauffent nos cœurs gelés, font glouglouter l’eau dans la casserole, engloutissent nos forêts dans des craquements sinistres. Le feu, il sent si bon et si mauvais à la fois, porteur de la douce chaleur de l’amour et de la violence destructrice.
Un clin d’œil auquel je ne résiste pas, le flacon dix-neuf : il empeste et pourtant je l’adore. Il me rappelle toute l’innocence de ma première année d’étudiante. « Le camembert, ce n’est pas sexy pour une fille »… je n’ai compris que des années plus tard que cet ami avait un petit faible pour moi. Mais mon camembert a vite fait de transformer son aubade en complainte.
Flacon vingt, c’est le vin. L’astuce est facile mais vous vous en souviendrez. Je l’ai apprécié assez tard, le vin, mais il fait partie de la fête, celui qui vous aide à vous laisser porter par la musique si votre cœur est lourd ou votre humeur morose. A moins qu’il ne vous fasse grincer les dents. Ami ou ennemi, à chaque vin il faut choisir son envolée, au nez ou à l’ivresse.
Le vingt-quatre c’est mon cadeau : le flacon de chocolat chaud car c’est Noël et la guirlande électrique du sapin qui couine sa rengaine et vous transperce les oreilles. Magie de l’amour, je la supporte attendrie devant vos babines décorées et vos yeux pétillants.
Flacon cinquante : la moitié de la vie… ce sera la figue, car mi-figue, mi-raisin. Le raisin était déjà dans le vingt… Et la figue capiteuse offre son parfum charnel et sa robe charnue à qui ose s’en emparer pour un tango de tous les diables.
Des flacons, j’en ai encore beaucoup, mais je ne voudrais pas vous lasser. En vrac encore quelques-uns comme la rose du jardin de Provins sur chant médiéval, les châtaignes grillées qui pétaradent, la crème solaire identique sur toutes les plages du monde où dansent les canards, le linge propre avec Coral, le doudou qui stoppe instantanément vos hurlements, la crotte de chien et son concert d’aboiements, l’eau de Cologne assortie de sa bande-son de supermarché, la baguette toute chaude dont j’ai déjà dévoré le crouton sous la volée des cloches du dimanche matin, le macadam frais assorti du martèlement du marteau piqueur, l’herbe coupée à l’unisson du battement d’aile du papillon, le renfermé et son silence de mort, … et aussi l’odeur du soufre qui fait écho aux silences du couple, la transpiration, l’angoisse, et les draps frais qu’enferment les silences de la nuit, et l’inodore, celui qui ne prend pas partie, se retire du monde ou laisse la place toute entière à notre musique intérieure.
Et de tous ces flacons, je compose ma chanson. Nostalgie d’un jour passé, d’un ami perdu, d’un amour disparu, préparation fébrile d’un demain plein de promesse, d’une rencontre tant espérée, d’un passage obligé, tentative de reprendre en main le cours de mon destin. Autant de prétextes pour m’essayer en apprenti-sorcière. Délicieuses fragrances ou infâmes exhalaisons, chaque instant, chaque émotion, chaque rencontre, chaque fantasme, chaque renoncement, chaque ambition, chaque espoir, chaque déception, qu’ils aient été vécus ou espérés, chatouillent mes narines de leurs notes colorées, tantôt acides, tantôt sucrées, battant la mesure ou tout en fondu enchaîné.
Mais la vraie découverte, la voici. Loin de me servir à fuir une réalité ou de me plonger dans le regret d’une autre destinée, chaque nouvelle composition m’amène, en ligne droite ou par des chemins détournés vers l’immense certitude que chaque instant contient le tout dans la multitude de ses visages.
Une branche de mimosa pour sa douceur, un éclat de piment pour son piquant, une louche de chocolat pour sa langueur, trois volumes de soufre pour les déchirements, une larme du parfum de maman pour l’apaisement retrouvé, telle est la formule du couple, évoluant tantôt valse, tantôt variété, souvent expérimentale, parfois marche, et finissant cacophonie. L’enfance empile pêle-mêle la subtilité douceâtre du chocolat fumant, l’aigreur de la moquerie, la douceur vanillée du câlin, l’acidité citronnée de la jalousie, l’essence amère de la déception, la puissante émanation de l’amitié. Et l’amour ? Et la mort ? Chacun à leur manière nous parle de la peur nauséabonde de la solitude qui noue la gorge, de la force enveloppante et envoûtante de la présence. Prenez tous les grands moments, toutes les émotions qui vous traversent, toutes les sensations qui font vibrer votre corps, pour chacune d’entre elles accomplissez les mélanges pointilleux et précis, et la conclusion inlassablement reviendra, chaque instant contient le tout.
Alors si chaque instant contient le tout, je peux choisir à tout instant dans ce tout, l’unique retrouvé qui me conduit vers le meilleur de mes journées. Pour que malgré les effluves parfois pestilentiels de notre quotidien, mon odorat affûté détecte la beauté de l’instant. Et me réjouisse.
Mes grandes filles chéries, fermez les yeux. Ecoutez, inspirez. Elle est là, la mélodie de votre vie. Elle flotte dans l’air, légère et libre. Composez votre symphonie fantastique.
Je vous embrasse, et vous laisse découvrir le flacon de mon baiser.
Maman
C’était un exercice d’écriture dans le cadre du concours 2018 « Les abeilles de Guerlain » sur le thème « Musiques de Parfums ». Thème 2019 : « Et soudain vint l’été »
Chère Bénédicte, tu as si bien traduit toutes les odeurs de ta vie que j aurais pu à tes côtés continuer cette merveilleuse liste a la Prévert. J’y aurais ajouté pour ma part le parfum de l orange amère qui me bouleverse, la crème Mytosyl dont nous avons tartiné les fesses de nos bébés , la lavande et sa couleur qui annoncent le sud, le soleil et les apéros avec les amis ….tant d’autres souvenirs olfactifs qui comme toi me bouleversent et me rappellent que la vie est malgré tout un enchantement à vivre. Je t embrasse Karine
J’aimeAimé par 1 personne
Merci Karine. La crème Mytosyl et les apéros auraient pu se faire en duo. Pour l’orange amère et la lavande, tu me les fais découvrir. A retrouver en fermant les yeux les jours de tempête… Je t’embrasse, Bénédicte
J’aimeJ’aime