Tinder date… (dans le monde d’avant)

Heart Icon Vector– Bonjour, 
Excusez-moi, le café est vide et j’ai donné rendez-vous à un ami précisément à cette table. Pourriez-vous avoir la gentillesse de changer de table ?

– Ben non, vous z’avez qu’à dire à vot’ galant de s’bouger !, Moi aussi j’ai rencart ici. Alors pourquoi qu’ça s’rait moi qui d’vrait bouger ?

– Je comprends bien cher Monsieur, c’est fort ennuyeux. Mais voyez-vous, je m’aperçois à l’instant que mon téléphone n’a plus de batterie et je ne peux pas prévenir mon ami. C’est vrai qu’il n’y a aucune raison que ce soit moi qui prenne cette place, mais ce serait vraiment bien sympathique de m’accorder cet extrême privilège.

– Ohla, la poulette avec ses yeux d’biche. Mais tu crois quoi ? La galant’rie qu’elle va m’dire. C’est fini c’temps-là ma p’tite dame. Tous égaux qu’elles disent les gonzesses. Alors tu sais quoi, tu prends ton p’tit sac Chanel, tu lèves ton p’tit cul de c’te chaise, et tu dégages !

Elle était abasourdie. Jamais de sa vie elle n’avait rencontré un goujat de cette espèce. Il fallait qu’en plus ça tombe aujourd’hui. Sous la pression très insistante de son amie Sarah, elle avait enfin accepté, du bout des doigts, de télécharger Tinder sur son iPhone et de jouer le jeu jusqu’à ce premier rendez-vous, dans ce café. Elle devait lui prouver qu’elle aussi était toujours capable de séduire un homme. Mais tout le courage accumulé ces dernières heures pour affronter la rencontre était en train de s’évaporer. Face à ce crétin mal embouché. Sûr qu’il avait rendez-vous avec sa pinte de bière pour s’abrutir devant un quelconque match de rugby.

Plutôt que d’essuyer la honte d’être surprise en sa présence, il lui parut préférable d’abandonner la joute et de s’éloigner de quelques tables. Et tant pis si elle ratait ce fichu rendez-vous. Il y en aurait d’autres. Elle raconterait à Sarah n’importe quoi, tiens, que le café avait brûlé par exemple.

Elle se leva, ramassa son astrakan et alla s’installer le plus loin possible du malotru. Et attendit. Elle avait une bonne dizaine de minutes d’avance. Elle prit son magazine dans son sac et fit semblant de se plonger dans la lecture. Elle guettait son ennemi du coin de l’œil, on ne sait jamais.

Vingt-cinq minutes plus tard, son bel inconnu n’était toujours pas arrivé. L’autre là-bas était passablement imbibé, quatre pastis au moins (pouah quelle horreur cette odeur d’anis, elle aimait encore mieux celle de la bière). Mais lui aussi, toujours seul.

« Tiens, il détache son œil bovin de son verre pour prendre son téléphone. Le pose. Le reprend. Il hésite. Ah ah, monsieur le mâle, ta femelle t’a planté ? Ça ne sert à rien de taper rageusement sur ton clavier, elle ne veut plus de toi. Na, bien fait. Ouh lala , je m’égare, ressaisis-toi…Il ne me regarde pas, je vais discrètement consulter mon téléphone, on ne sait jamais. Il ne faudrait pas qu’il découvre mon petit mensonge sur la panne de batterie.
Un message de Tinder… (il a dû avoir un empêchement) : Beauté. Une pouffiasse a pris not table. J’me tire. Elle m’a trop gonflé la meuf. Et pis j’taurais p’t’être pas plu maintenant que mon pote Gonzague veut plus écrire les messages à ma place. Reste belle et tais-toi ».

La proposition était : racontez un premier rendez-vous entre deux personnes qui se voient pour la première fois et sont socialement très différentes.

Depuis 2012 les Éditions Gallimard proposent des ateliers d’écriture animés par des écrivains passionnés par l’idée de la transmission.