
Parler. Parler pour un auditoire. Parler seul devant un miroir. Parler pour séduire ou parler pour soi. Parler pour se glorifier ou parler pour se confier ?
Dans ce vaste salon bourgeois des années 20, ils sont une dizaine rassemblés. Ils ont fini de diner, la fumée des pipes et des cigares, selon les goûts, flotte dans l’air et les esprits. Ils parlent. Ils jacassent plutôt. Elle rit à gorge déployée. Il sait qu’il aime ça quand les hoquets de ses gloussements soulèvent sa lourde poitrine qui retombe lourdement, lui coupant presque le souffle. Il aime tellement ça qu’il arrête de s’esclaffer, bouche bée. Plus de bons mots pour la faire pouffer, le silence tombe. Lourd. Vite, une contrepèterie, que leurs mots raniment ce rien qui pour une soirée les rassemble.
Mais l’un des convives en a décidé autrement. M. patiente quelques très courts instants, respectueux de la bienséance, puis se lance. Syllabe après syllabe, M. égrène l’histoire de sa souffrance. Celle d’une solitude profonde qui vient le chercher et l’étreindre sans relâche jusques et y compris lorsqu’il se trouve au milieu de tous dans ce coquet appartement du 7ème arrondissement.
Quelle impudence ! Quel impudique ! Les uns et les autres échangent des regards incommodés, empli d’ennui ou même de colère. Un tel débordement d’intimité, mais c’est indécent ! Quel malotru peut gâcher ainsi notre si précieuse légèreté la clouant à terre en la recouvrant d’une infortune nauséabonde. Misère tonitruante à l’unisson de ces canons que l’on s’efforce d’oublier, du cloaque de ces tranchées qui menacent de se creuser à nouveau si près de nos frontières. Laisse-nous rire, boire et nous amuser. Les lendemains en gueule de bois sont toujours plus beaux que le fantôme de celui qui s’apitoie.
Ils n’entendant pas qu’il leur parle d’eux, de leurs errances et de leurs peurs. Dévoilant ses fragilités, il vient les chercher en, forçant leur surdité, pour qu’ensemble ils créent la force. Celle du combat contre la résignation et l’obscurantisme. Dans les nébuleuses de ses névroses, M. cherche la lumière et interroge la flamme de ses compagnons. À quoi bon parler si ce n’est pour se confier ? À quoi bon écouter si ce n’est pour apprendre, s’ouvrir et découvrir. Joli pas de danse à deux, à trois à dix. S’ouvrir sans peur, accueillir sans reproche, accepter la douleur de la vérité qui blesse et tourmente. Comme une grande vague qui claque sur la grève et se retire emmenant avec elle les châteaux en Espagne.
Mais revenons dans ce salon cossu. Le feu crépite dans la cheminée, les bougies se consument, la cire ruisselante construit le nouveau monde à incendier demain, les verres se vident, se remplissent et se vident encore. Le flot des mots a pris la place du gramophone. La musique des confidences a rapproché les âmes et les corps. Les larmes se sont invitées sur le visage de celle qui riait, elles roulent entre ses deux seins désormais immobiles. Lui qui aime tant les voir s’emballer se fond dans ces gouttes salées pour se blottir au creux de ces avant-cœurs généreux.
Il est 23h, M. s’arrête. Dans le brouillard épais du tabac floutant l’opulence aveugle de ce vaste salon bourgeois, l’impossible s’est produit. Une dizaine de concitoyens ont partagé leur vulnérabilité et se sont réconfortés. En échangeant quelques mots vrais.
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